Professeur Samba TRAORE

Agrégé des Facultés de Droit

Université de Saint-Louis                                          Saint Louis le 22 mars 1992

B.P 234

Monsieur le Doyen, Cher Maitre

A chaque étape de ma vie, j’ai rencontré des personnes qui m’ont inspiré, qui m’ont guidé par les faits, les gestes, la parole comme par le silence. C’est avec une forte émotion que je vous adresse la présente, l’écrit étant à mes yeux,  plus éloquent que la parole. Car je ne saurais en face de vous, prononcer ni articuler. Vous faites partie de ces personnes qui, sans elles je ne serai pas ce que je suis aujourd’hui. Petit écolier à l’Ecole Régionale de Bakel, je me suis retrouvé, avec bien d’autres et pendant des années, devant un Monsieur qui a représenté pour nous le Maître, l’inspirateur, mais aussi le parent, l’oncle, le père avec qui nous avons vécu aussi autrement et ailleurs qu’à l’école. Vous nous avez éduqué, couvé, mais sans faiblesse ni complaisance, avec la fermeté et l’amour que l’on connait chez tout grand homme. Nous les enfants de Tiyaabu vous sommes redevables de cette rigueur toute gajaaganke que vous nous avez inculquée, et qui nous accompagne encore. Vous avez été pour nous un homme de sacrifice, de don de soi car souvenez vous, pendant des années vous avez sacrifié vos vacances au village pour nous rassembler tous les soirs et nous faire réviser, anticiper sur les classes à venir. Mais au-delà de ces préoccupations scolaires, vous nous avez appris simplement à vivre en communauté, vous nous avez appris la vie, vous nous avez appris à pêcher, au propre comme au figuré. Au propre parce que souvent nous vous accompagnions au fleuve pour la pêche, et pendant ces séances nous avons tant appris de vous, des autres et du monde.

Je reviens à l’école, pour vous rappeler des choses que vous avez certainement oubliées, ma mémoire d’enfant les ayant rangées quelque part. Je disais que vous faisiez partie de ceux qui m’ont inspiré et continuent de m’inspirer. Je me plais toujours à raconter à mes étudiants que c’est dès mon premier jour à l’école, devant un maitre impressionnant aux yeux de ce petit garçon de sept ans,  et au  CM2 devant un autre encore plus impressionnant que j’ai décidé que je deviendrai enseignant, et rien d’autre que ça. C’était un certain Kounta Mame Cheikh et un certain Diaman Bathily. Et je n’ai jamais renoncé à cette ambition, malgré toutes les opportunités de carrières qui m’étaient offertes à ma sortie de l’Université. Il n’y a pas de regret, au contraire. Mais je ne sais pas si un jour je vous ressemblerai comme je l’ai toujours souhaité. Permettez- moi de vous rappeler une anecdote. C’était en 1966, en classe de CM2 A dont vous aviez la charge malgré vos lourdes responsabilités de Directeur. On était nombreux et vous aviez fait de nous des élèves excellents : Souleymane Ndiaye, Mamadou Diallo, Demba Mangassy, Lassana Cissokho, Sourakhé Ndiaye, Kébé Karim qui était avec Babacar Thioune, pour ne citer que ceux là, venus après des ténors comme les Abdoul Aziz Bathily, les Bèye Seydou, les Sow Seydou, Mamadou Diabakhaté etc. Dieu nous a gratifié d’être vos élèves en ces temps bénis où l’école était encore l’école. Je disais donc qu’un jour, en cette année 66, en classe, je me suis mis, inconsciemment,  à pédaler sur une grosse ardoise en bois sous mes pieds, sans penser que le bruit que je faisais pouvait agacer mes camarades bien concentrés sur leur devoir (puisque moi j’avais fini). Sans me rendre compte que vous me surveilliez du coin de l’œil. Et brusquement, je vois un objet voler dans ma direction, que j’ai évité instinctivement. Vous m’avez donné l’ordre de le ramasser et de vous l’apporter. Ce que je fis en tremblant, cela pouvait se comprendre. Et pourtant cet objet a toujours trôné sur votre bureau. Et sans autre commentaire et calmement, comme si vous n’aviez jamais été agacé, vous avez tout simplement dit : «  ça c’est UN CLASSEUR ». Je ne connaissais ni ce mot, ni cet objet et toute la classe a appris en même temps que moi ce que c’était qu’un classeur. J’en ai bien d’autres, qu’il serait fastidieux de citer. Voilà pourquoi j’ai dit que vous nous avez inspiré par l’exemple. La pédagogie du geste et parfois du silence, que j’essais d’appliquer à tout instant.

Cher Maitre, cher Doyen, permettez-moi de revenir à nous, à Tiyaabu, ce village qui nous est cher, et qui a fait de vous, de nous, et de nos ancêtres ce que nous sommes. Le prétexte, c’est cette thèse, cette modeste contribution à la connaissance du Gajaaga, de Tiyaabu, que je vous envoie pour que vous mesuriez l’impact et la profondeur de votre sacrifice pour nous. Mais cette thèse, soutenue l’année dernière le 20 juillet 1991, n’est pas le fruit d’un hasard  ni d’un accident de recherche. Cette thèse sur le «  Système foncier du Gajaaga » est partie du 10è siècle pour aboutir à cette fin du 20è siècle ». Elle m’a été inspirée. Peut être même avant ma naissance. C’était un devoir filial d’un fils envers ses pères.  Envers ceux qui m’ont précédé sur ce terrain, dans ce Gajaaga et qui m’ont ouvert à la connaissance, ces personnes généreuses qui ont bien voulu partager leur science, leur passion pour Tiyaabu. Et cette passion, comme une maladie contagieuse, m’a contaminé et j’en ai fait mienne ; peut être que d’autres viendront après moi pour perpétuer cette œuvre. Vous m’avez appris, comme le Pharaon Khéti à son fils Mérikarê, à aller chercher la connaissance dans les livres, mais aussi auprès de grands. Mes Grands, ceux qui m’ont inspiré, c’est Ibrahima Diaman Bathily qui reste pour moi le Maitre déclencheur, c’est Diaman Bathily, c’est Abdoulaye Bathily, c’est Boubou Ndiaye et Silman Bathily, c’est Abdoul Aziz Bathily, c’est mes grands pères Bouna et Moussa Fenda,  Counda Goudia Bathily et tant d’autres.   Vous vous en rendrez compte en lisant cette modeste contribution. Vous verrez que  n’ai rien inventé. Je n’ai fait que dire autrement ce que vous avez dit avant moi. Mais cher Doyen, vos efforts pour moi ne se sont pas limités à la thèse puisque dans la foulée, je me suis présenté au Concours d’Agrégation, en novembre 91, où j’ai été agrégé en droit en étant major du concours, qui rassemblait les candidats de tous les Etats francophones d’Afrique. Le mérite vous en revient, car moi je n’ai fait que m’insérer dans cette ligne d’excellence propre à Tiyaabu. Pour reprendre le Roi Khéti, moi, fils de Tiyaabu, je suis Grand parce que formé et inspiré par le Grands d’un Grand village. Car Grand est Grand le Grand dont les Grands sont Grands.

Ce modeste travail en guise de reconnaissance éternelle à un bâtisseur de consciences.. Témoignage d’un disciple envers son Maitre. Puissiez- vous vivre longtemps pour continuer à nous inspirer et en inspirer d’autres. Salutations très respectueuses.

    TAMBAACTU1                           Professeur Samba TRAORE, Agrégé des facultés de Droit.

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