Bounama Kanté, icône d’un combat pour une université au Sénégal oriental

Bounama Kanté, icône d’un combat pour une université au Sénégal oriental

Tambacounda, 23 déc (APS) – A 58 ans, Bounama Kanté a fini de s’imposer comme la figure de proue du combat pour l’érection de l’université du Sénégal Oriental. Né en 1964 à Tambacounda, l’enfant du quartier Pont fait partie des premières générations d’étudiants post-indépendance à faire les frais du dénuement du Sénégal oriental dans plusieurs domaines, dont l’éducation.

Révolté par ‘’la discrimination » dont a été victime sa région,  »seul point cardinal du pays à ne pas avoir d’université », pendant que  »six universités du pays se concentrent dans un rayon de 200 kilomètres », il s’est engouffré dans la brèche de l’équité territoriale et la justice sociale, cheval de bataille du président Macky Sall, pour donner plus de portée à son plaidoyer.

Quand il débarque dans un hôtel à l’entrée de Tambacounda, c’est d’une démarche nonchalante, mais d’un pas ferme qu’il vient se prêter volontiers aux questions des journalistes de l’APS, en mission dans la région orientale en prélude du conseil des ministres délocalisé prévu le 28 décembre prochain à Tambacounda. 

Depuis quelque temps, il est le porte-voix le plus en vue de cette vieille doléance : l’université du Sénégal oriental. Une  »sur-priorité », préfère dire Bâ Oumou Diallo, qui a cheminé avec lui comme adjointe au maire de Tambacounda de 2014 à 2022. 

Elle était aussi membre de ce comité de lutte pour une université au Sénégal oriental. C’était pour donner corps à cette demande longtemps restée dans les coeurs et sur les lèvres de nombreux Tambacoundois.

En 2013, Macky Sall, élu président un an plus tôt, décide de tenir un conseil des ministres décentralisé dans la capitale orientale. Ce grand moment met Tambacounda sous le feu des projecteurs et offre une tribune idéale pour plaider la cause.

Un plaidoyer qui ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd.  Le chef de l’Etat l’a entendu, et lors du conseil présidentiel, les filières de la future université sont annoncées. Ce qui suscite beaucoup d’espoir et d’enthousiasme. Surtout lorsque, au Nord de la ville, derrière le village de Diam Wéli devenu un quartier, les gens voient se dresser le mur de clôture du site dédié à la future université.

‘’Nous avons attendu jusqu’en 2020. Ne sentant rien bouger malgré l’existence d’un site dégagé et sécurisé, nous nous sommes dit en tant que citoyens sénégalais que peut-être que le président de la République a dû oublier », se souvient Bounama Kanté.

 »Nous nous sommes dit : il faut alerter  », raconte d’un ton engagé, l’ancien adjoint au maire de Tambacounda Mame Balla Lô,  chargé des questions d’éducation, d’hygiène et d’assainissement.
 

Il s’empare de la question et porte le plaidoyer partout. Lui qui   »était presque devenu le maire » de la ville, qu’il représentait dignement dans toutes les rencontres, témoigne le journaliste Ansoumana Sadio, qui était chargé de la communication de l’ancien édile de la ville.

‘’C’est un grand défenseur de la région. Il ne veut voir aucun secteur de la région laissé en rade », poursuit-il. Il avait toujours quelque chose à dire, et n’avait pas besoin de notes pour cela.  

Enseignant dans l’âme, il a embrassé ce métier depuis 1993 comme directeur d’école dans le village d’Aroundou, dans le département de Bakel, une zone enclavée à la frontière entre le Mali, la Mauritanie et le Sénégal, là où le Falémé se jette sur le fleuve Sénégal.

Il devient ensuite directeur d’école tour à tour à Bala et Kothiary, avant de servir comme secrétaire à l’Inspection d’académie de Tambacounda. Après ce périple, il revient enseigner dans sa ville natale pendant 12 ans, à l’école élémentaire Quinzambougou. Depuis 2013, il est le surveillant général du Collège Abattoirs.


                  Victime de l’éloignement des universités
 

Victime, comme tant de gens de sa génération, de l’éloignement des universités du pays, il ne rate aucune occasion pour plaider pour que les plus jeunes ne connaissent pas le même sort. 

C’est la  »pression sociale » qui amène ce fils d’un chauffeur à la retraite, marié à quatre épouses, à jeter l’éponge au bout de deux ans à  l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar. La distance qui le séparait du bercail, y était aussi pour beaucoup. Il donne des cours pendant cinq ans dans le privé, afin de soutenir la famille laissée derrière. Ce, avant de passer le concours d’entrée au CFPS de Thiès, d’où il sort major de sa promotion. 

Près de quarante ans après qu’il a mis les pieds pour la première fois à Université de Dakar, à l’époque la seule du pays, les choses semblent stagner pour les étudiants de sa région. 


 »Beaucoup de nos enfants ont vu leurs études abrégées à cause des conditions dans lesquelles ils vivaient dans les universités du Sénégal », loin de Tambacounda, une région excentrée par rapport à la capitale, regrette Kanté, marié, père de deux enfants.

Les témoignages sont concordants sur les rêves d’études supérieures brisés. En recevant tour à tour une délégation de l’APS, le ministre des Forces armées Sidiki Kaba et le directeur de la SICAP Mamadou Kassé, tous natifs de Tambacounda, évoquent le préjudice que l’absence d’université  a causé aux études de beaucoup de jeunes de la région orientale.

Le journaliste du quotidien national Le Soleil Pape Demba Sidibé qui y a passé plusieurs décennies, se veut catégorique : cette université est le  »combat de tous les Tambacoundois ». 


Le 10 décembre 2020 est une date marquante dans l’engament de Bounama Kanté pour que l’USO devienne une réalité. En compagnie d’autres citoyens, il fonde la Synergie des actions citoyennes pour l’Université du Sénégal oriental horizon 2022. A partie de cette date jusqu’en début janvier 2021, les réunions hebdomadaires dites  »de massification » s’enchaînent, raconte-t-il.

Il fait partie des initiateurs d’une série de marches, non autorisées et d’une marche régionale, qui avait mobilisé jusque dans la région de Kédougou.


Preuve de leur engagement, des membres de ce mouvement se sont rendus l’année dernière à l’Assemblée nationale, lors du vote du budget du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, pour se faire entendre.

 »C’est un combat que nous avons pensé légitime et que nous avons mené », souligne le pensionnaire du Lycée Blaise-Diagne de Dakar, de 1981 à 1984, aux côtés d’un certain Moustapha Mamba Guirassy. A l’époque, Tambacounda ne disposait pas encore de Lycée.

Sa démarche se veut plus citoyenne que syndicale, même s’il  »n’hésite pas à aller au charbon » pour tenir tête à n’importe quelle autorité, s’il sent qu’elle s’attaque aux intérêts de sa région, relève Ansoumana Sadio. 

 »On s’est dit qu’il faut s’organiser. On a mené un certain nombre d’activités en rapport avec les autorités administratives mais aussi avec les acteurs politiques », raconte Bounama Kanté.

 »Au fur et à mesure que chacune d’entre elles comprenait le sens de notre démarche, elles ont adhéré et voilà que le mois passé, le président de la République lors du conseil des ministres avait ‘ré-acté’ son engagement pour que cette université soit construite », ajoute-t-il, non sans fierté.

                                          L’espoir renaissant


Aujourd’hui, il voit dans la nomination d’un coordonnateur du projet un  »acte fort », mais surtout une  »étape pour aller vers la diligence » de cette infrastructure synonyme de fin de calvaire pour beaucoup de bacheliers de la zone.

Les arguments, Bounama Kanté n’en manque pas tout naturellement pour défendre le bien-fondé d’une université à Tambacounda. 

Située au carrefour de cinq pays de la sous-région, la région pourrait attirer grâce son université, en plus d’étudiants des régions voisines, ceux issus d’autres villes de pays limitrophes plus proches de Tambacounda que de leurs capitales respectives, fait-il valoir.

Il pense aussi que l’ouverture d’une Unité de formation et de recherche (UFR) santé pourra résoudre le déficit de spécialités en médecine dont souffre la zone.

La question de l’emploi pèse aussi sur la balance de son argumentaire, lui qui attend  »au moins un millier d’emplois  » de la future université, grâce à son campus social, ses restaurants, dortoirs, etc.

De façon indirecte, il espère qu’elle donnera un coup de fouet au commerce local, à l’hôtellerie et au foncier dans le village de Diamwelli, au nord de la ville de Tambacounda où elle est implantée.

L’ancien responsable de la communication du maire Mame Balla Lô voit en lui un homme au grand coeur, qui  »partage tout, aussi bien son argent que ses idées », y compris avec les enfants talibés qui guettaient chaque matin son arrivée à l’entrée de la mairie.

Cette  »vie de combat [qu’il entend mener] contre tout ce qui s’apparente à de l’injustice », l’amène à s’engager pour la protection de la petite enfance et celles des femmes des zones minières de Kédougou, l’autre composante du Sénégal oriental.

Ancien responsable du mouvement sportif navétane, il a dirigé la ligue régionale de handball et la ligue régionale de football. Profondément attaché à sa région, il ne cesse de rappeler avec humour que  »le soleil se lève à l’est », et par conséquent tout doit y démarrer.


 »Nous avons le Sénégal au coeur, nous avons Tambacounda au fond du cœur », dit Bounama Kanté dont l’attitude frise le régionalisme. Ce terme, l’ancien numéro deux du Parti socialiste authentique (PSA) de l’ancien maire de Tambacounda, ne le récuse point. Il le positive plutôt. Il cite le président-poète Léopold Sédar Senghor, qui aurait dit que  »le régionalisme n’est pas une mauvaise chose quand il vous amène à dire qu’il faut que chez moi ce soit plus beau ». C’est plutôt le tribalisme et le clanisme qui sont mauvais, poursuit-il.

Pour Bounama Kanté, le conseil des ministres du 28 décembre sera un moment d’évaluation des projets. 

Il s’attend au démarrage très prochain des enseignements de la future université, puisqu’il estime que  »tous les éléments pour démarrer » sont là. Il suggère l’utilisation des anciens hangars des travaux publics, ou encore la cour de la préfecture pour ériger des bâtiments en préfabriqué, pouvant abriter les enseignements et l’administration. 

Après la nomination du coordonnateur, il s’impatiente quant au choix du recteur et de ses collaborateurs, pour commencer les cours, en attendant les constructions.

 »Je suis l’un des plus heureux, mais je serais sans doute plus heureux, si au soir du 28, le président donnait des instructions pour que l’université démarre », lance-t-il.

TAMBAACTU1 APS

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